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La petite Anne Frank de Sarajevo a grandi. Le journal qu’elle avait tenu, à 12 ans, sous les bombes s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde et a été traduit en trente-six langues *. A 26 ans, elle vit aujourd’hui en Irlande et a écrit un livre document déjà traduit en onze langues **. Zlata nous raconte sa nouvelle vie, entre Dublin et Sarajevo.
A chaque fois que je revois Sarajevo, je pleure. Comme tous les exilés. Comme tous les Bosniaques. Depuis ce jour de décembre 1993 où un avion des Nations unies m’a arrachée à la mort, mon coeur est resté là-bas. La guerre m’a volé mon enfance. Cette partie de notre vie si courte mais si précieuse. Parfois, j’ai l’impression d’avoir toujours 12 ans. Et, la minute d’après, d’en avoir 50. Chaque été, depuis la fin de la guerre, en novembre 1995, je reviens avec mes parents, Malik (59 ans) et Alicia (57 ans), dans notre vieil appartement. Le toit a été réparé. Je retrouve ma chambre de petite fille. Ses meubles, son piano. Et sa vue sur les collines d’où les snipers avaient l’habitude de tirer. Quand nous sommes partis, nous avons tout donné : vêtements, nourriture… J’ai même confié mes partitions à mon professeur de piano, Bilyana. Dans ma valise, j’avais juste quelques livres, ma collection de stylos plume… et mon gros panda. A Sarajevo, je me lève vers 9 h et je ne prends jamais de petit déjeuner, pressée d’aller retrouver mes meilleures amies, Mirna et Maya. On se donne rendez-vous dans un café du centre-ville. On parle de nos vies, des élections, de l’avenir du pays, du chômage, qui touche 25 % de la population active... Un dialogue parfois difficile entre ceux qui sont restés et ceux qui, comme moi, vivent à l’étranger.

Quand on se promène, on pourrait croire que la guerre n’a jamais eu lieu. Les bâtiments détruits se font rares, les musées ont rouvert, les restaurants sont animés. Les jeunes portent des lunettes Dior (sûrement des fausses !), ils fument, ils rient. A midi, je déguste un plat bosniaque typique, le cevapcici : des petites saucisses de viande hachée servies dans du pain, avec beaucoup d’oignons. L’après L’après-midi, je flâne dans les librairies ou je me perds dans Bascarsija, la vieille ville. Et, le soir, je sors écouter le Mostar Sevdah Reunion, un groupe de sevdalinka, le fado bosniaque. Je ne manque aucun Festival du film de Sarajevo. Il a été lancé en pleine guerre, en 1994. Pendant une semaine, en août, la ville revit : les touristes se pressent dans les cafés et les salles de concerts. Tout ça, je le sais, n’est qu’une façade. Une distraction. Les tensions restent vives entre les trois communautés... Mais ni moi, ni ma mère, ni ma grand-mère n’avons jamais entendu parler de religion et des ethnies dans nos familles. Nous sommes des laïcs. Les pages des journaux sont remplies de photos souvenirs de nos cent mille morts. Quand je pose la question : « Et si je revenais à Sarajevo pour travailler ? », mes amis me répondent : « Tu es folle ! Nous, on veut tous partir d’ici. »

Enfant, j’écrivais à « Mimmy », mon journal.

Je parlais de Madonna, de mes bonnes notes, des fêtes d’anniversaire... Et puis, la guerre a éclaté, en avril 1992. Quand mon carnet a été publié, en 1993, mon éditeur (ndlr : Bernard Fixot) a fait venir ma famille à Paris. Je suis arrivée le 23 décembre 1993. J’ai vécu deux ans à Paris. Et je suis devenue le porte-parole de ceux qui étaient restés sous les bombes. J’ai beaucoup voyagé. J’ai fait la couverture de « Newsweek ». J’ai rencontré Bill Clinton. Et puis, j’ai étudié l’anthropologie à Oxford, les relations internationales en Irlande. J’ai témoigné dans des prisons, dans des écoles… Je suis une enfant de la guerre. Mais je ne veux pas que cela devienne ma seule identité. Depuis douze ans, j’ai refait ma vie à Dublin. Je passe mes journées devant mon ordinateur : j’envoie des mails, je fais des recherches pour le boulot. En fin d’après-midi, je cours sur le campus de l’université avec le chien de mon copain Niall, ou je sors avec ma copine iranienne, Roja. On va voir une autre amie, Jenny, chanter avec son groupe folk. Je tiens encore mon journal. En serbo-croate. Avant de m’endormir, je colle des photos, des tickets de cinéma... Je suis le genre de personne qui garde tout. Toutes les preuves de ce que j’ai vu. Toutes les preuves de ma vie. Pour me prouver que je suis toujours là. Bien vivante.Cet hiver, j’ai rencontré mon âme sœur, Ismael Beah. Il était enfant-soldat en Sierra Leone et a raconté son retour à la vie dans un livre poignant , « A long way gone.>>
Propos recueillis par Julia DionLe (21/05/2007)
* « Le Journal de Zlata » (Pocket).* « Paroles d’enfants dans la guerre », avec Melanie Challenger (XO Editions, 2006).

Article pris dans le Magazine ELLE dans un Entretien du 21/05/2007


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